Ce matin, on se lève un peu plus tard. Il a fait chaud jusqu’à au moins 23 h hier soir, alors on s’est offert une mini grasse mat’, tant qu’il fait encore frais, autant en profiter allongé.
On part vers 9 h 30, direction le pays de Sault.
Sur la route, Gordes. Classé parmi les plus beaux villages de France, et c’est vrai que vu de l’extérieur, c’est pas mal du tout. Tout le monde s’arrête au même endroit pour faire la même photo. Nous compris.

Ce qui frappe, c’est l’empilement : les maisons de calcaire clair montent en escalier sur un éperon rocheux, toutes de la même pierre que la roche qui les porte, avec le château et l’église plantés au sommet. De loin, on ne voit pas un village posé sur une colline, on voit une colline qui a pris la forme d’un village.
Et cette colline est fortifiée depuis longtemps : le château date de 1031, il a été renforcé en 1123, puis reconstruit en 1525 par la puissante famille provençale des Simiane d’Agoult.
On ne s’y arrête pas plus longtemps : déjà fait. Et on continue en passant devant l’abbaye de Sénanque, déjà faite aussi. Donc ce sera juste une photo.

Pour ceux qui ne la connaissent pas : Sénanque est une abbaye cistercienne fondée en 1148, et l’une des « trois sœurs provençales » avec Silvacane et Le Thoronet. Elle est toujours habitée par une communauté de moines, ce qui en fait moins un monument qu’un lieu encore en activité.
Et ils font de la bière, les moines, dans leur abbaye ?
Non. La communauté de Sénanque vit de la lavande et du miel : huile essentielle, miel, produits dérivés. Pas une goutte de bière.
Pfff. Ça, en Belgique, on aurait au moins une triple blonde bien fraîche! Ils sont nuls, ces Français…
C’est ptet pour ça qu’on y va pas…
Euh, à part nous montrer des trucs que vous avez déjà faits, il y aura quand même des trucs que vous ferez aujourd’hui ?
T’inquiète, Rémi. On arrive à Villes-sur-Auzon, un petit village qu’on n’avait jamais fait. Et… bon. Ce n’était pas top top. On s’arrête quelques minutes, on fait un petit tour, et on reprend la route.


Villes-sur-Auzon a quand même une raison d’exister sur cet itinéraire : c’est précisément là que commence la D942, la route qui traverse les gorges de la Nesque sur vingt et un kilomètres jusqu’à Monieux. Vous n’y êtes pas passés par hasard, c’est la porte d’entrée.
Il y a une chose qu’on ne rate pas dans le coin, parce qu’elle occupe tout l’horizon : le mont Ventoux. Il est là, plein nord, avec son sommet tout blanc — et par 38 degrés, on jurerait qu’il y a de la neige dessus.

Ce n’est pas de la neige, c’est du caillou. Le Ventoux culmine à environ 1 910 mètres, ce qui en fait le point le plus haut de la région, et son sommet est un désert de pierraille calcaire qui réverbère la lumière — d’où ses deux surnoms, le Géant de Provence et le Mont Chauve. Cette calvitie n’est même pas naturelle : la montagne a été déboisée dès le Moyen Âge, pour les chantiers navals de Toulon et pour le charbon de bois, et les reboisements du XIXᵉ siècle n’ont jamais réussi à reprendre le sommet.
Le Mont Chauve. Bon. On évitera de le lui dire en face.
Direction Monieux, donc, par les gorges de la Nesque.
La Nesque ! C’est là qu’on fait le Nesquik ?
Bien sûr, Rémi. Bien sûr. Les paysages sont magnifiques. On s’arrête plusieurs fois pour prendre des photos, ce qui est le comportement standard sur cette route. Le canyon atteint par endroits 400 mètres de profondeur, la route se faufile à flanc de falaise, et on n’a qu’une envie : s’arrêter à chaque virage.










On continue vers Sault.
Get the Sault !!
Pour ceux qui n’ont pas la référence, c’est dans Supernatural, quand il y a un fantôme, on va chercher le sel. Voilà, c’était la minute culture geek du jour.
Et le sel n’a rien à voir avec le nom du village, qui vient plutôt d’une racine évoquant la hauteur boisée. Sault est perché à 800 mètres, sur un plateau qui est le grand pays de la lavande fine. Ses autres spécialités sont l’agneau, le petit épeautre — cette céréale ancienne qui a connu une renaissance sur le plateau à la fin du XXᵉ siècle, parce qu’elle a le temps de mûrir en altitude sans griller au soleil — et surtout le nougat. La maison Boyer y a été fondée en 1887, ce qui en fait l’une des plus vieilles entreprises du Vaucluse, et son nougat se fait au miel de lavande.

On fait un petit tour dans la ville, qu’on connaissait déjà, et on déjeune au Provençal, là où on avait déjà déjeuné la dernière fois.

Et on mange des trucs pas très courants. Enfin surtout moi : fricassée de cervelle d’agneau, et rognons en plat.
De la cervelle ? Beurk !
Je crois que c’est la première fois que je goûtais ça. Et… mwouais. C’est bon sans être exceptionnel : ça n’a pas beaucoup de goût en soi, mais c’était bien assaisonné, et du coup ça passait très bien.
Ce que tu décris est exactement ce qu’on attend de ce plat. La cervelle n’a quasiment pas de goût propre : c’est un abat qu’on juge sur la texture, très fondante, presque crémeuse, et sur l’assaisonnement qui l’accompagne. Un cuisinier qui la sert fade a raté le plat ; celui qui la sert bien relevée a compris le sujet.
Bon, les rognons, par contre, je connaissais. Et j’aime ça !



Nath reste plus traditionnelle : une canette.
De coca?
Non, de canard, la cane, le canard, la canette… Enfin… Rémi !
On est à l’ombre, un peu envahis par les mouches cette fois, mais on passe un bon moment.
En sortant, je me souviens d’une photo prise l’année dernière, et je retrouve le fameux message :

J’avais très envie d’écrire « Euh, pas toutes hein ! « . Mais j’ai envie de vivre encore un peu. Oui, je t’aime mon amour. C’était pour rire, hein. ❤️
Bref, après un petit tour sous 38 degrés, on reprend la voiture et on continue notre boucle en passant par Rustrel. Et là on se dit « Ah oui, c’est là qu’on avait déjeuné il y a quelques années ».
Ah oui, et Rustrel, c’est aussi le Colorado provençal. Très chouette à faire, vraiment. Mais déjà fait l’année passée.
Encore un truc déjà fait ! Vous le faites exprès ou quoi ?
Pour ceux qui ne connaissent pas : le Colorado provençal est un site d’anciennes carrières d’ocre, exploitées jusqu’au milieu du XXᵉ siècle puis abandonnées à l’érosion. Ce sont les oxydes de fer contenus dans le sable ocreux qui donnent toute la gamme, du jaune pâle au rouge sang, et le ruissellement a sculpté là-dedans des cheminées de fée et des cirques entiers. Le surnom, lui, est une invention du XXᵉ siècle, par analogie avec le Colorado américain.
Et pour te répondre sérieusement, Rémi : ce n’est pas exprès. C’est qu’en fait, pour faire tout ce qu’il y a à faire dans cette région, on peut facilement rester un mois. Donc là, on refait les incontournables, on ajoute les trucs jamais faits, et on ressort ceux qu’on n’a plus faits depuis longtemps. Une sorte de best of, quoi.
Retour à la maison, il est presque 15 h. On va s’enfermer au frais. Parce que la maison n’a pas d’airco, mais elle a des murs bien larges, et au rez-de-chaussée la chaleur reste tout à fait acceptable.
C’est de l’inertie thermique, et c’est la climatisation des pauvres — sauf qu’elle est gratuite et silencieuse. Un mur de pierre épais met de longues heures à transmettre la chaleur du dehors vers le dedans : quand l’onde de chaleur de midi finit par traverser, il est déjà tard et la nuit arrive. Les maisons provençales anciennes sont construites pour ça, avec en plus peu d’ouvertures au sud.
Par contre dehors, c’est un four. Et sans chaleur tournante, donc sans un souffle de vent.
Vers 18 h, apéro dînatoire avec ce qu’il reste dans le frigo : des olives, des rillettes, des tapenades, du saumon fumé. Et avec une petite bouteille de rosé, tout passe très bien. Et surtout avec les petits serpentins qui fument pour éloigner les moustiques.


À demain !