Ce matin, on se lève tôt. Petit café sur la terrasse, il doit faire 18 ou 19 degrés, il est 7h30, et c’est le meilleur moment de la journée.

Les machines de Monsieur Jacques ont fait un peu de bruit au petit matin : la récolte du raisin, juste devant notre fenêtre. Mais ça va, on ne va pas se plaindre d’être réveillés par les vendanges.
Et ce n’est pas un hasard si elles passent si tôt. La récolte mécanique se fait volontiers de nuit ou au petit matin, tant qu’il fait frais : le raisin arrive à la cave à basse température, ce qui limite l’oxydation et préserve les arômes les plus volatils. Autrement dit, le bruit qui vous a réveillés est exactement la raison pour laquelle le viognier d’hier sentait la pêche.
Donc on part tôt, direction Oppède-le-Vieux. C’est notre incontournable depuis une quinzaine d’années qu’on vient ici.





Il est si vieux que ça, Oppède ?
Assez vieux, oui. Le nom vient probablement du latin oppidum, qui désigne une place forte de hauteur — le village est donc étymologiquement une forteresse perchée, et ses origines remontent au XIᵉ siècle. Quant au « le Vieux », il n’a été ajouté que tardivement : à partir du XIXᵉ siècle, les habitants ont peu à peu abandonné le village haut, trop escarpé et trop difficile d’accès, pour aller s’installer dans la plaine et y bâtir un nouveau village, Oppède-les-Poulivets. Le vieux est resté vide.
Vide, mais pas longtemps, et c’est là que l’histoire devient belle.
À l’été 1940, après la défaite, ce village fantôme devient une cachette idéale. Un groupe d’artistes s’y installe, mené par l’architecte Bernard Zehrfuss : ils seront jusqu’à une cinquantaine de peintres, écrivains, sculpteurs et musiciens, tous métiers représentés, à rouvrir une à une les maisons en ruine pour y vivre en quasi-autarcie. Ils s’appelaient le Groupe d’Oppède, ils continuaient à faire des projets d’architecture, et ils ont organisé un réseau de résistance. Parmi eux, en 1941, Consuelo de Saint-Exupéry, peintre et sculptrice salvadorienne, venue à l’invitation de Zehrfuss. Elle y est restée quelques mois avant de rejoindre son mari en Amérique, et elle en a tiré un livre, Oppède, publié à New York en 1945.
Consuelo de Saint-Exupéry ? Mais c’est la rose du Petit Prince, ça !
C’est en effet ce que l’on considère généralement : Consuelo, l’épouse d’Antoine, aurait inspiré le personnage de la rose. Ce qui signifie que la rose a passé quelques mois dans les ruines d’Oppède-le-Vieux.
Hé ben, on en apprend des choses, je ne te savais pas si cultivé Rémi, c’est les cours particuliers avec Claudia qui portent leurs fruits.
Oui, j’aime bien apprendre des trucs, je me sens moins bête.
Oui, je confirme, tu l’es moins ! 😁
Voilà, on venait dans ce village depuis quinze ans et on ne savait pas ça. Et surtout, une fois arrivés au vieux village, on entreprend l’ascension du petit sentier qui mène à l’église, tout en haut.


Il s’agit de la collégiale Notre-Dame-d’Alidon, mentionnée dès 1235. Le bâtiment qu’on voit aujourd’hui date pour l’essentiel du XVIᵉ siècle, avec des remaniements importants aux XVIIᵉ et XIXᵉ — seule la partie occidentale, celle du clocher-porche, pourrait remonter à la fin du XIIᵉ siècle. L’ensemble compte un clocher, une nef, un chœur et six chapelles latérales, et il est classé monument historique depuis 1929. Juste derrière se dressent les ruines du château médiéval, dont une grosse tour domine encore le ravin, sur un site fortifié bien avant que les comtes de Toulouse ne deviennent suzerains d’Oppède.
Le chantier est même très ancien : les campagnes de restauration se succèdent depuis 1995, portées par la commune et par une association locale très active, Oppède Patrimoine. Et le mécène qui parraine le projet depuis le début n’est pas celui qu’on imagine : c’est Michel Leeb.
Michel Leeb ? L’humoriste ? Il restaure des églises maintenant ?
Oui, ça je savais, il habite le village d’ailleurs…
Ce qui fait qu’à chaque fois qu’on revient, l’église n’est plus tout à fait la même. Un mur repris, une chapelle dégagée, une pierre nettoyée, un détail qu’on n’avait jamais vu parce qu’il était sous la poussière. On arrive en se demandant ce qui aura changé cette année.
Et pourtant l’atmosphère, elle, ne change jamais d’un millimètre. C’est peut-être ça le plus étonnant : on peut refaire les murs, ça ne touche pas à ce qu’on ressent en entrant.
Et cette fois, il s’est passé quelque chose de nouveau : une dame est arrivée en même temps que nous, elle a ouvert l’église, et elle nous a même fait une petite visite guidée. Une première en quinze ans. Et c’était très sympa.



Ça doit bien faire quinze fois qu’on monte là-haut. Et depuis sept ou huit ans, une tradition s’est installée : une fois arrivés tout près de l’église, on ouvre une bouteille de champagne. Tradition respectée, évidemment.
Ça n’a pas commencé comme une tradition, d’ailleurs. Ça a commencé comme une bonne idée, un jour, et c’est en la refaisant qu’elle en est devenue une. Maintenant, la bouteille est prévue avant le reste du programme : on la met au frais la veille, on l’emballe, elle monte le sentier avec nous, et les verres aussi, parce qu’on a beau être en vacances, on ne boit pas du champagne au goulot devant une collégiale du XVIᵉ siècle.
Vous grimpez vingt étages avec une bouteille de champagne et deux verres, et vous appelez ça une balade ?
On appelle ça notre incontournable, Rémi. Il y a des endroits qu’on visite, et il y a des endroits où on revient. Celui-là, on y revient avec une bouteille.





Cet endroit est magique. Il y a là une tranquillité, un calme, une atmosphère qu’on ne trouve pas ailleurs, et les émotions y sont décuplées. Même le Christ restauré a l’air paisible, et il sourit sur sa croix.
Ce qui est cohérent avec le lieu, d’ailleurs. L’art roman a longtemps préféré représenter un Christ serein et triomphant, les yeux ouverts, vainqueur de la mort plutôt que supplicié. C’est le gothique qui, plus tard, imposera le Christ souffrant, la tête tombante et le corps tordu. Un crucifié qui sourit n’est donc pas une bizarrerie : c’est la tradition la plus ancienne.
On serait bien restés là toute la journée.
Puis arrive un couple avec un chien, enfin, une chienne, Anouk, qui a manifesté un intérêt très vif pour notre petite boîte d’amandes grillées. Celles de Banon, oui. Ses maîtres n’ont pas arrêté d’essayer de la rappeler, mais disons que ça ne marchait pas des masses.

On redescend vers le vieux village, où un tout petit marché artisanal est en train de se monter. Et Nath craque pour un collier unique, en verre fondu. Très joli.
Ce qui boucle joliment la journée d’hier : vous dormez dans un domaine qui doit son nom à une verrerie fondée par des artisans italiens en 1470, et Nath repart d’un marché du Luberon avec du verre fondu au cou.

Bien vu Claudia, effectivement, cette journée est poétique. On retourne ensuite à la voiture, un peu assommés. Par la chaleur, par les émotions, par les vingt étages montés et redescendus, et, il faut bien l’avouer, par la bouteille de champagne vidée.
Il est presque midi, on rentre à la maison pour un brunch.

Et déclaration officielle du jour : les œufs à la coque, trois minutes, ce n’est pas assez. La prochaine fois, on essaiera trois minutes trente.
Trente secondes de plus. Quelle audace!
Ce n’est pas ridicule, ces trente secondes : tout se joue dans un intervalle très étroit. Le blanc d’œuf commence à coaguler vers 62 °C, le jaune seulement vers 68 °C, et c’est précisément cet écart de six degrés qui permet la coque — blanc pris, jaune coulant. À trois minutes, le blanc du dessous n’a pas eu le temps de prendre partout ; à quatre, c’est la coque classique ; cinq à six minutes donnent un œuf mollet, et il faut environ neuf minutes pour un œuf dur. Trois minutes trente est donc un réglage parfaitement défendable.
L’après-midi, sieste, puis chacun vaque à ses occupations : séries, livres, Spotify, ronflette (dans l’ordre ou dans le désordre). On ne remettra plus le nez dehors avant la fin de l’aprèm, et seulement quelques minutes, le temps d’aller chercher le linge qui sèche au soleil. Pfiou. Il fait au moins 60°.
On voit que Marseille n’est pas loin!, Tu exagères comme là-bas.
Et le repas du soir : le retour du fils de la vengeance de Spider-Cochon. J’ai retrouvé des araignées de porc à l’ail des ours au Super U hier.
♪ Spider-Cochon, Spider-Cochon ♪ Ils ont fait une suite! Je le savais ! Avec un ours en plus !
Non, l’ail des ours, Rémi. Allium ursinum est un cousin sauvage de l’ail, de l’oignon et de la ciboulette, qui pousse en immenses tapis dans les sous-bois frais et humides — hêtraies, chênaies, bords de ruisseaux. Son nom vient du latin ursus, l’ours : on a longtemps raconté que l’animal s’en gavait au sortir de l’hibernation pour se purger et retrouver des forces. Ce sont les feuilles qu’on récolte, au printemps, avant la floraison en petites étoiles blanches : le goût est franchement celui de l’ail, mais plus vert, plus frais et beaucoup moins agressif. On en fait du pesto, du beurre, du sel aromatisé, des soupes.
Avec du taboulé, de la ratatouille 2.0 de Nath (ail, tomates, lardons, huile d’olive, mini poivrons, champignons, basilic… miam, miam), et les pommes de terre au four qu’il fallait finir. Tout ça accompagné d’un petit vin pas très connu… Domaine de la Verrkekchose… 😄



Il est 21h30, le soleil est couché depuis un bout de temps déjà, mais il fait toujours 29° dehors… On va attendre un peu avant d’aller se coucher…
À demain !