La vue du matin, de la terrasse, en attendant 8h30 qu’on puisse prendre le petit dej :

Donc, après le petit déj, le même qu’hier, et c’est très bien comme ça, on se met en route vers un autre village : Saignon.
Ouh. C’est un village pour les vampires ?
Pas du tout, mais tu sais ce qu’il y a à Saignon ?
Bah, comme d’hab, un château sans doute.
Non plus. Il y a un rocher.
Un rocher. On va visiter un rocher. Ça devient n’importe quoi, ce voyage. On voit bien qu’on arrive à la fin et qu’il n’y a plus rien à faire.
Oui, mais ce n’est pas un rocher comme les autres : c’est le rocher de Bellevue. Et c’est vraiment un truc à voir. On est montés tout en haut.









Trente-cinq mètres de haut, et une vue à 360 degrés : la vallée du Calavon, le mont Ventoux, la montagne de Lure. Mais surtout, Rémi, ce rocher n’est pas un décor — c’est la raison d’être du village. Le site est habité depuis l’époque gallo-romaine et il a longtemps servi de refuge aux habitants lors des invasions. Aux XIᵉ et XIIᵉ siècles, il y avait trois châteaux à Saignon, au sud, au nord et à l’ouest, qui servaient de places fortes et probablement de tours à signaux. Parce que c’était ça, la fonction du rocher : on y allumait des feux pour communiquer avec les populations voisines. C’est d’ailleurs de là que viendrait le nom du village — du latin signum, le signe, le signal.
Donc rien à voir avec le sang, Rémi.
Mouais. Un rocher qui envoie des messages à distance. Autrement dit, vous avez grimpé trente-cinq mètres pour visiter le premier téléphone du Luberon.
Vu comme ça, oui. On reprend la route vers un autre village, près de Bonnieux et de Lacoste : Ménerbes.
Et ne ménerbes pas hein !
Tu es plus près du compte que tu ne le crois. Le nom de Ménerbes viendrait de Minerve, la déesse romaine de la sagesse, de la guerre stratégique et protectrice des arts. Le village est donc placé sous le patronage de la sagesse — ce qui n’est pas rien pour un endroit où trois artistes sont venus s’installer.
Ah oui ?
Nicolas de Staël s’est installé au Castelet en octobre 1953, et il a peint le village dans une toile intitulée simplement Ménerbes. Dora Maar, photographe et peintre, surtout connue comme l’amante et la muse de Picasso, y a eu une maison rue du Portail-Neuf — que Picasso lui avait offerte en cadeau de rupture.
En cadeau de rupture? Il offrait des maisons quand il quittait les gens ? Moi je veux bien le quitter aussi Picasso !
Et le troisième, c’est l’écrivain britannique Peter Mayle, dont Une année en Provence a fait connaître le village au monde entier.
La fois précédente, il y avait un mariage à l’église tout en haut, et du monde partout. Là, c’est super calme. À tel point qu’on n’a même pas besoin de l’IA pour enlever les gens sur les photos.
Je note qu’on peut se passer de moi.
Il n’y a personne, Claudia. C’est un compliment au village, pas une critique de toi.




Puis Nath veut passer à la boutique du musée de la Lavande. Et là, il faut que j’explique quelque chose : c’est le seul endroit que je ne peux pas visiter dans tout le Luberon. Simplement parce que je ne supporte pas l’odeur de la lavande. Quand tu entres dans cette boutique, j’ai l’impression de me noyer dans une piscine remplie de Lenor lavande.
Et il y a une explication à ça, qui pourrait te réconcilier avec la fleur. Ce que tu détestes n’est probablement pas la lavande, mais le parfum des produits ménagers. Les adoucissants et les lessives utilisent massivement soit des molécules de synthèse, soit du lavandin — un hybride plus productif et beaucoup plus riche en camphre, donc nettement plus agressif au nez. La lavande fine, elle, est bien plus subtile et plus sucrée. Autrement dit : tu ne fuis pas la lavande, tu fuis la buanderie.
Ca doit être ça, je fuis la buanderie, tu te rapproches de plus en plus de Nath hein toi…. La solidarité féminine… Pendant ce temps, je range un peu le coffre et la banquette arrière de la voiture. Parce qu’il faut faire de la place pour les onze caisses de vin qui nous attendent au Domaine de la Verrière.
Onze !
Oui, onze. On va ensuite déjeuner chez Pépin, à Coustellet. Alors Coustellet, c’est le village du milieu, dans la plaine. Il n’y a pas grand-chose à voir et ce n’est vraiment pas le plus joli du coin. Mais ça fait quelques fois qu’on s’y arrête boire un verre ou déjeuner, chez Pépin justement, et c’est très bien : tartare pour moi, charcuterie-frites pour Nath. Avec un petit verre de blanc minéral.

Ensuite, il est un peu plus de 14 h, et on se met en route vers le Domaine de la Verrière pour aller chercher nos caisses. On revoit évidemment Jacques et Catherine.
Il y avait aussi un autre couple, mort de rire à l’idée que j’allais avoir du mal à tout faire rentrer dans la voiture. Et finalement ça va : tout rentre, et il reste même de la place.
Alors puisqu’il reste de la place… on n’irait pas faire un autre petit domaine ?
Euh, non, Rémi. On va se calmer. On a exactement cent bouteilles de vin dans la voiture.
Cent ?
Oui, cent! Bon, d’accord, ce n’est pas que pour nous, il y a les commandes des zamis. Mais quand même. On va se calmer. Par contre, il va falloir qu’on achète une cave à vin. C’est décidé : prochain achat, une cave à vin, à mettre dans mon bureau à la maison.
Excellente idée. Tu travailleras mieux.
Ensuite, on revient au Bar des Amis, et on fait notre dernière petite sieste.
Puis rendez-vous au resto. Comme la carte n’a pas changé depuis trois jours, on décide de se partager quatre entrées : des panisses, une caillette, des rillettes, et des palourdes en persillade.


Comme d’hab : super bon. Et comme dessert, une pavlova. Plus un petit rhum de derrière les fagots.

La pavlova porte le nom d’Anna Pavlova, la grande ballerine russe, en hommage à sa tournée en Océanie dans les années 1920 — la légèreté de la meringue étant censée évoquer son tutu.
C’était une chouette dernière journée dans le Luberon. On reviendra, c’est sûr ! De toute façon on revient toujours.
Demain, on remonte vers la maison mais finalement, on ne fait pas la route en une fois : on s’arrête à Langres.
Jack?
Oui, Jack Langres, c’est bien connu, allez, va te coucher Rémi !